mardi, 30 décembre 2008

Point de vue : Le travail du dimanche

La semaine dernière, devant la fronde de l'opposition et d'une cinquante de courageux élus issus de ses rangs, la majorité parlementaire a été contrainte de reporter à la mi-janvier l'examen d'un projet de loi jugé prioritaire par le Président de la République, celui sur l'extension du travail le dimanche. Et chacun d'entre nous ne pourra que constater que lorsque notre dévoué Président se déclare "déterminé à ce que le débat ait lieu"[1], son volontarisme est vraiment sans faille, puisque même le projet de loi sur le logement défendu par Christine Boutin a dû passer après dans l'agenda parlementaire. Après tout, c'est vrai, est-ce vraiment si urgent de se mobiliser sur la question du logement? Les 3 318 500 Français déjà mal logés et les 5 948 000 qui risquent de l'être bientôt pourront bien attendre encore un peu [2] !

En attendant donc que ce texte soit réexaminé à l'Assemblée, l'auteur de ce billet d'humeur, l'un des nombreux lutins du Père Noël, qui assiste aussi à l'occasion le lapin de Pâques, et même Saint-Nicolas, va essayer de vous faire comprendre pourquoi généraliser l'ouverture des commerces le dimanche n'est peut-être pas une si bonne idée...

Ah, pensez-vous, que cela pourrait donc être chouette de faire ses courses le dimanche plutôt qu'en semaine : on a le temps, on est bien reposé après une dure semaine de travail, et parfois même on s'ennuie un peu. Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul à raisonner ainsi: 66% des Français pensent comme vous! [3] Le seul tout petit problème qui se pose est le suivant: pour que se réalise votre souhait de pouvoir consommer à tout crin le seul jour de la semaine où cela n'était pas encore possible –en tout cas, pas de manière légale et généralisée- il faut que vous trouviez en face de vous des caissières, des hôtesses et des conseillers de vente prêts à travailler ce jour-là, et c'est là que l'affaire se corse: 21% des Français travaillent déjà plus ou moins régulièrement le dimanche, et parmi les autres, il y en a quand même 53% qui ne sont pas prêts personnellement à travailler le dimanche[4].

A la lecture de ces chiffres, nul doute que certains ultra-libéraux auront beau jeu de mépriser notre fameuse paresse bien française, et d'en appeler à toujours plus de flexibilité et de déréglementation. Ce sont les mêmes qui décident à coup sûr de leur propre emploi du temps, et la vie serait tellement plus facile pour eux si notre gouvernement contraignait enfin ceux qui sont déjà parmi les plus fragilisés et les plus pauvres des salariés, les employés du commerce et de la grande distribution, à devenir serviables et corvéables à merci. On masque la contrainte derrière un apparent volontariat qui ne trompe personne, sauf ceux qui veulent bien l'être[5]; on invoque de manière incantatoire les dieux de la croissance et du pouvoir d'achat; et si vraiment cela ne suffit pas, on agite en dernier recours les épouvantails du chômage et de la récession.

Sauf que ces mêmes ultra-libéraux ont omis quelques détails: eh bien oui, pour travailler le dimanche, il est franchement souhaitable de ne pas avoir de vie amicale, associative ou culturelle, parce que vous en manquerez l'essentiel. Il est aussi vivement conseillé de ne pas faire d'enfants, parce que si vous en avez, non seulement vous ne les verrez pas, vous ne jouerez pas avec eux, et vous ne les éduquerez pas non plus ce jour-là. C'est ennuyeux quand on les élève à deux, mais quand en plus, on est un parent divorcé qui ne les voit déjà qu'un week-end sur deux, ça devient franchement douloureux. Et quand on a la grande chance d'être un "cumulard" - être seul(e) à les élever, ne pas avoir de parents à proximité, et devoir trouver une nounou le dimanche pour les garder (sic) - on se pend?

Pas la peine, me direz-vous! Monsieur Bertrand -vous savez, le chouchou du président- a déjà tout prévu, même "des crèches ouvertes sept jours sur sept quand il le faut"[6]! Il a simplement oublié de faire inscrire aussi cette mesure-là dans le projet de loi de sa majorité. A moins que notre vénérable Président ne se penche sur le cas de ces nouveaux orphelins du dimanche, que notre société avide de consommer toujours et tout le temps aura créés de toutes pièces? Il résoudrait leur problème de "solitude" comme il l'avait fait pour les "orphelins de seize heures", et dépêcherait dans les écoles "des équipes volontaires, spécialement formées avec des enseignants expérimentés et dotées de moyens renforcés"[7]. On vivrait dans un monde décidément fabuleux, où chacun travaillera régulièrement le dimanche pour répondre aux besoins créés par ceux qu'on aura en premier contraints à travailler ce fameux jour jusque-là épargné, qui ne sera plus désormais qu'un jour comme les autres. Et pourquoi continuerait-on à mieux rémunérer ce travail devenu ordinaire, puisque après avoir ouvert la brèche, et autorisé un dimanche par mois, il ne sera pas très difficile de l'élargir, et année après année, de passer à deux, puis à trois…On fera même d'une pierre deux coups: la société ne se sentira alors même plus obligée de récompenser grâce à des rémunérations et des repos compensateurs relativement généreux les professionnels qui travaillaient jusque-là le dimanche dans l'intérêt général , le vrai celui-là: les infirmières, les médecins, les policiers... Ca fera au moins faire des économies au contribuable, quand ce dernier se sera rendu compte que le travail généralisé le dimanche n'aura en rien favorisé son pouvoir d'achat, et brisé sa vie de famille.

Voilà, à vous de voir si l'idée de faire vos courses le dimanche vous semble toujours aussi alléchante! Si ce texte ne vous a pas fait changer d'avis, sachez au moins que les salariés du commerce et de la grande distribution n'ont de leçon de flexibilité et "d'employabilité" à recevoir de personne; ça serait même plutôt à eux d'en donner! Mais si, par hasard, ces quelques lignes vous ont fait réfléchir, parlez à vos proches de ce véritable choix de société qui se profile devant nous. Parce qu'il y a fort à parier que si 66% des Français se montrent hostiles à l'ouverture des commerces le dimanche, la "détermination" de M. Sarkozy "à ce que ce texte soit voté"[8] soit sérieusement ébranlée. En espérant qu'au passage, les mal-logés retrouvent enfin dans le débat public la place essentielle qui leur revient… Il faut bien rêver un peu!



[1] Déclaration faite par le Président aux députés de la majorité le 10 décembre.

[2] Rapport publié le 1er février 2008 par la fondation Abbé Pierre sur l'état du mal logement en France.

[3] Sondage OpinionWay publié dans le Figaro du 12 décembre.

[4] Sondage Ifop pour le Journal du Dimanche réalisé le 6 et 7 décembre.

[5] Le texte provisoire adopté par la Commission des lois de l'Assemblée Nationale prévoit que "le salarié d'une entreprise bénéficiant d'une telle autorisation refusant de travailler le dimanche ne peut faire l'objet d'une mesure discriminatoire" et qu'un tel refus "ne constitue pas une faute ou un motif de licenciement". (sic)

[6] Déclaration de M. Bertrand lors d'un point presse du 13 octobre sur les conséquences sociales et familiales d'une ouverture généralisée des commerces le dimanche.

[7] Ces propos ont été tenus dans l'émission "A vous de juger" en octobre 2007.

[8] Propos rapportés par Chantal Brunel, porte-parole de l'UMP, à l'AFP le 18 décembre.